Prendre un virage : le regard

L’importance évidente du regard à moto ne doit pas cacher les difficultés techniques d’un bon placement des yeux.

Première publication en juin 2012.

Le placement du regard est très difficile à expliquer en théorie.
Il s’apprend essentiellement par la pratique, l’expérience, la négociation de dizaines, de centaines de virages différents…

Le regard, c’est ce qui vient parachever une bonne négociation de virage.
C’est le toit qui domine et protège la maison, sachant qu’avant, vous devrez avoir :

Pour le cas particulier des virages en épingle, lire Négocier un virage en épingle.

Articles à lire en complément :
Le contre-braquage, technique d’inclinaison par le guidon
Rattraper un virage mal engagé
Mieux comprendre la trajectoire de sécurité

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Nous le savons tous, au moins en théorie :
un bon placement du regard est le point-clef, fondamental, essentiel, d’un virage bien pris.

On dit souvent que la moto va là où l’on regarde. Ce n’est pas totalement vrai, dans la mesure où on peut très bien rouler en ligne droite et tourner la tête à gauche et à droite sans que la moto dévie de sa ligne droite. Mais il n’empêche que si on fixe durablement un point à gauche (par exemple), la moto aura tendance à dévier vers la gauche.

Et il est certain que focaliser son regard sur la sortie du virage en se disant mentalement « je veux aller là ! » aide immensément à y aller effectivement.
Il faut donc regarder non pas là où on est en train d’aller, mais là où on veut aller.

Mais une fois qu’on a dit ça, comment ça se traduit concrètement ?

Deux points importants sont à respecter :

  1. fixer en vision centrale ;
  2. garder un regard mobile, évolutif.

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Parenthèse d’anatomie

Si vous observez les animaux herbivores, vous verrez qu’ils ont presque tous les yeux sur le côté de la tête. Les animaux qui sont des proies ont évolué de façon à disposer d’une vision latérale, à 360 degrés, pour détecter les mouvements des prédateurs. A l’inverse, les prédateurs possèdent eux les yeux sur le devant de la tête, pour développer une vision centrale stéréoscopique qui va leur donner une parfait perception du relief, donc de la distance et de la vitesse de déplacement de leur proie.

Il y a bien longtemps, l’homme était à la fois une proie et un prédateur. Nos yeux sont situés sur le devant, nous avons une vision stéréoscopique, nous percevons avec précision ce que nous voyons en vision centrale, bien en face. Et dans le même temps, nous possédons également une vision latérale, périphérique, moins précise, mais qui nous permet de détecter avant tout les mouvements, ce qui se déplace autour de nous.

La lumière pénètre dans nos yeux jusqu’à la rétine. Elle est ensuite convertie en impulsions électriques que le cerveau décode comme des images.
Mais seule la minuscule partie centrale de la rétine, appelée fovéa, est capable de créer des images à haute résolution. C’est pourquoi nous devons fixer quelque chose pour voir précisément.
Le reste de la rétine manque de précision, mais ajoute la vision périphérique. Cependant à seulement 20 degrés d’écart avec l’axe de votre vision, votre acuité visuelle n’est plus que de 1/10e de ce qu’elle est au centre, dix fois moins précise.

Pas convaincu ?
Regardez cette vidéo, suivez les instructions, faites le test. Étonnant, non ?

On voit bien l’importance de la vision centrale qui suit le ballon, et du coup occulte l’environnement. A l’inverse, si vous regardez « de loin », sans suivre le ballon des yeux, vous utilisez votre vision périphérique et percevez tout de suite ce qui se déplace dans l’image.

Les gendarmes motocyclistes parlent de « regard-laser » (au sens de viseur laser) pour la vision centrale et de « regard panoramique » pour la vision latérale.
C’est exactement ça : votre regard est un pointeur laser que vous placez exactement là où vous voulez aller, en sachant que ce point, cette visée laser va et doit évoluer, bouger.

* * *

corner-copyOr dans une courbe ou un virage, le point de visée, là où nous voulons aller, ne se trouve pas en face de nous, mais sur le côté.
Détecter puis viser d’abord le point haut du virage, puis le point de sortie, nous oblige à déporter notre regard, à le dissocier de l’axe de la moto.
Mais pas juste en bougeant les yeux : en bougeant la tête.

Il faut tourner le cou, tourner la tête toute entière, afin de fixer ce point en vision centrale, et non en vision périphérique.
C’est en tournant la tête que votre cerveau comprendra que vous voulez aller LA-BAS, et pas tout droit !

Ensuite, il s’agit de ne pas rester fixé sur un point (qui sera souvent un obstacle).

Votre regard doit évoluer en même temps que la moto avance.
Ne gardez jamais le regard fixe en virage, toujours mobile, en évolution, en avance. Si vous fixez un endroit sur le bord de la route pendant plus d’une seconde, vous allez aller vers cet endroit.
Le seul endroit à fixer est l’issue, la sortie du virage, dès que vous la percevez.

Et là, je n’ai pas de conseil, de recette, de règle, de solution-miracle à proposer.
Seuls l’expérience, la pratique, l’entraînement permettent d’acquérir et de conserver cette technique du regard, cette gymnastique nécessaire.

C’est ce que perdent en premier les motards qui arrêtent la moto, que ce soit pour quelques mois, le temps de la mauvaise saison, ou pour plusieurs années. Quand ils reprennent, il leur faut du temps, une période d’adaptation, d’apprentissage de cette vivacité du regard.
Certains ne le comprennent pas, pensent qu’ils n’ont rien perdu, que leur maîtrise est restée intacte. Bien souvent, ils le réalisent douloureusement…

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Ne pas fixer là où va la moto !

Tout motard a déjà connu au moins une fois le phénomène : nous voyons un obstacle, nous savons que c’est un obstacle, nous ne voulons pas passer dessus, mais nous ne pouvons nous empêcher de le fixer du regard… et de passer dessus !

C’est un de ces phénomènes difficiles à expliquer, fondé sur la façon dont fonctionne instinctivement notre cerveau.
Les Anglo-Saxons l’appellent « target fixation », ou fixation de la cible, ce que l’on pourrait traduire par « verrouillage visuel ». Un phénomène qui a été découvert pendant la Seconde Guerre Mondiale chez les pilotes de bombardiers en piqué qui, à force de ne pas quitter leur cible des yeux, finissaient par foncer dessus…

Pareil pour nous motards : si nous regardons dans l’axe de la moto, dans l’axe de la route, jamais nous ne prendrons correctement le virage qui s’annonce.

Si vous regardez dans l’axe de la moto et que vous roulez à faible vitesse, vous ne prendrez pas le virage de façon fluide, votre courbe sera faite de multiples petites lignes droites brisées. Et si vous roulez à grande vitesse… vous allez acquérir une connaissance très intime du bas côté.

Il n’existe pas de méthode simple pour éviter de céder à la tentation de la fixation visuelle. La seule façon est d’entraîner votre cerveau à penser autrement, à réagir différemment. Et croyez-moi, ce n’est pas simple !

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Tout voir, ne rien regarderwhat-would-you-do-2

Ce sont vos yeux qui guident la moto et non vos bras !
Votre cerveau donne l’information nécessaire à vos bras et au reste de votre corps en fonction de ce que vos yeux lui communiquent.

Fondamentalement, la technique du regard consiste à regarder le plus loin possible.

Tout est dans le « possible » : adaptez votre vitesse à la portée de votre vue, à votre champ visuel.
L’important est que vous parveniez à jauger votre portée de vue nécessaire en fonction de votre vitesse et que vous sachiez ralentir quand cette portée de vue diminue.
Lire l’article « Où regarder en roulant en deux-roues ?« .

Une fois ces fondamentaux acquis, il faut pouvoir conduire en virage comme en ligne droite, sans voir sa moto, sans regarder devant sa roue, sans fixer un point précis plus d’une seconde, mais toujours en regardant là où on veut aller.
Balayer le champ de vision, forcer ses yeux à faire des allers-retours entre les mètres les plus proches et l’horizon de vision, percevoir au plus tôt l’état de la chaussée tout en regardant toujours au-delà de l’obstacle.

Virage2Exemples : à l’approche d’une courbe, fixez le point le plus éloigné ; dans le virage, portez votre regard sur un point en sortie de courbe (arbre, poteau, …) ; si vous roulez derrière un autre véhicule (voiture ou moto), regardez devant lui.

C’est particulièrement difficile quand on roule “à l’attaque” derrière une autre moto car il faut se forcer à ne pas la regarder, tout en l’intégrant dans son champ de vision au cas où elle freine.

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Incorporer la moto

Regarder là où on veut aller, cela signifie regarder la sortie du virage, pas juste devant la moto.
Il faut apprendre à dissocier l’axe de son regard de l’axe de la moto. Donc l’axe de la tête de celui du corps.
La moto doit devenir une extension de votre corps, un membre que vous sentez et maniez aussi facilement que vos bras et vos jambes, afin que votre concentration soit à 100% sur votre regard.

Dans un virage en aveugle, cela signifie essayer d’anticiper au mieux ce qu’on ne voit pas d’emblée en sortant les épaules à l’extérieur, avec le cou tendu comme une tortue qui essaie de regarder au loin, les épaules souples et mobiles, un bassin déhanché à l’extérieur (position en V).

C’est une des techniques les plus difficiles à intégrer : il faut parvenir à ne plus regarder devant ses roues, mais de l’autre côté du virage qui vous saute à la figure, alors même que vous ne connaissez ni l’état du revêtement, ni le tracé de la courbe.

Virage3Le paroxysme de ce principe se trouve dans les virages en épingle : on se tord le cou, le menton sur l’épaule, pour regarder la sortie du virage dès qu’on y entre.
En lacet plus qu’ailleurs, il faut tourner la tête au maximum pour observer la sortie du virage (pour vérifier si un autre véhicule arrive en face). “Au maximum”, c’est vraiment regarder par dessus son épaule, déjeter la tête jusqu’à ne plus voir sa moto, ni la route juste devant soi.
Ce n’est ni naturel ni facile, il faut de l’entraînement.

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Étendre le champ de vision

En effet, votre vision n’est pas seulement déterminée par la portée visuelle (en mètres), mais aussi par le champ de vision (en degrés), qui varie selon la vitesse.

Quand vous vous déplacez à pied, il est de presque 180 degrés, vous voyez la quasi-totalité du champ panoramique, devant vous et sur les côtés. A moto, il se réduit à 100 degrés dès 40 km/h. A 70 km/h, il est de 75° et à 100 km/h de 45°, cela devient critique. A 130 km/h, le regard fixe ne capte plus que 30 degrés du panorama et à 200 km/h, 5 degrés…

Pour compenser la réduction du champ visuel, il va falloir déplacer les yeux (voire la tête) pour balayer l’ensemble du panorama en gardant le regard mobile.
Vos yeux ne doivent pas rester plus d’une seconde sur le même point. Il faut effectuer de constants allers-retours entre l’horizon visible, la distance de sécurité, le revêtement devant votre roue, le véhicule qui vous précède, vos rétroviseurs, un peu sur les côtés…
Vous êtes à moto, vous n’avez pas de carrosserie pour vous boucher la vue, profitez-en !

Pour des conseils plus particuliers sur les virages en épingle (lacets), lire l’article « Négocier un virage en épingle« .

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A quoi ça sert ? Pourquoi le regard est-il si important ?

Pour bien prendre un virage, nous avons besoin de savoir où nous allons.
Ce qui signifie avoir une représentation mentale du virage, une visualisation de la trajectoire à suivre.
Cette image mentale du virage se construit principalement par l’observation visuelle.

La preuve ?
Si vous roulez sur une route inconnue de nuit, vous vous sentirez en difficulté dans les virages, parce que vous n’en voyez pas la sortie. Donc pas la trajectoire à suivre du début à la fin.
Mais une fois que vous connaissez cette route, que vous la connaissez vraiment bien, vous vous sentirez bien plus à l’aise, et ce même de nuit, même dans le brouillard.
Ce qui compte, c’est d’avoir une image mentale du virage.

D’où l’importance de détecter le plus tôt possible la sortie du virage, pour en reconstituer le tracé.
Par exemple, sur un virage en épingle en montagne, un simple coup d’œil vers la sortie dès l’approche du virage (ce que j’appelle le coup d’œil d’évaluation), alors qu’on est encore en ligne droite, permet de bien mieux se placer et de sentir plus à l’aise sur tout le virage.

Cela n’empêche pas de garder un œil sur le revêtement.
J’arrive sur le virage, je regarde vers la sortie, je regarde au sol l’entrée du virage, puis je relève mes yeux vers la sortie.
J’entre dans le virage, je regarde vers la sortie, je jette un coup d’œil au sol au milieu du virage, puis je relève mes yeux vers la sortie.
Je suis dans le virage, je regarde vers la sortie, un dernier coup d’œil au sol sur la dernière partie du virage, et je relève mes yeux vers la sortie, pour ne plus la quitter des yeux.

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Résumé vidéo en anglais :

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  36 comments for “Prendre un virage : le regard

  1. brisy
    5 décembre 2012 at 14:36

    bonjour,
    là chez nous dans le « nooord » c’est bien l’hiver : un peu glissant le matin, pas mal de pluie bien glaçée l’après-midi….les bons conseils portent leur fruits ; je parle des différentes façon de prendre un virage: aujourd’hui je suis en mode bien mollo, du coup, déplacer le corps à l’intérieur du virage, pour moins pencher la moto (et la garder plus verticale pour plus d’adhérence)prend tout son sens! merci donc de m’avoir donné envie d’essayer(j’avais renonçé avant, à cause du look : »la route est mon circuit »)
    amicalement
    marco

    • Philippe Roche
      5 septembre 2013 at 10:45

      Ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai lu ton commentaire, mais tu as raison, Marco : il faut faire attention à ne pas prendre trop de gîte, sinon c’est le chavirage assuré ! (;-
      Sinon, je suis vraiment très surpris qu’il n’y ait à ce jour que cinq commentaires sur cet article fondamental : le regard, le regard, et encore le regard. C’est pourtant la clef de voûte de la conduite d’une moto, je m’en rends compte chaque jour un peu plus, et je remercie vivement Fabien de m’avoir aidé à en prendre conscience.
      Amitiés,
      Philippe.

      • brisy
        5 septembre 2013 at 17:32

        salut philippe,
        entièrement d’accord avec toi pour placer le regard en premier ! (en cas de débine d’urgence : »regardes où tu veux que la moto aille »), là, ces jour -çi ,avec la chaleur ,je me dit que les urgentistes vont avoir du travail ; tous ces motards sans gants sans protections, sans dorsale…je comprends mieux les gars du SAMU qui nous appellent : »les donneurs » (sous entendu , d’organes)
        y a encore du taf!
        amicalement
        marco

  2. yoyo
    23 juillet 2012 at 09:47

    Et ça veut dire quoi si on a bien compté le nombre de passes et bien vu le gorille et l’ours ? 😀

    Super site, merci encore !

  3. Philippe Roche
    6 juillet 2012 at 05:59

    Salut Fabien !
    Excellente, ta nouvelle mouture de cette chronique.
    Je constate que tu as supprimé la vidéo de notre ami canadien qui, par goût du paradoxe, voulait nous prouver qu’on pouvait faire tourner sa moto dans un sens en regardant dans la direction opposée… Bien sûr, il voulait insister sur l’importance de la position sur la moto, mais c’était pousser le bouchon un peu loin.
    La vidéo des deux compères Lolo Cochet et le Chevalier du Groland est remarquable : elle est complètement déjantée, comme tout ce qu’ils font tous les deux, et elle illustre parfaitement ton propos.

  4. bibifricotin
    5 juillet 2012 at 22:01

    merci encore de tous ces conseils.Comme d’habitude, ils sont excellents…et agréables à parcourir.il n’y a qu’à les mettre en pratique, et la ……
    (n’empêche Fab je me sent visé là !!)
    grand V

    • FlatFab
      5 juillet 2012 at 22:17

      Salut Marc ! Y a un paquet de gars qui doivent se sentir visés… 😉
      Toi un peu plus que les autres, c’est tout !

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